Lettres du Vietnam vous propose de découvrir un extrait de Le papillon blanc (Bướm trắng), un roman de Nhât Linh, publié à Hanoï en 1941, encore inédit en français.
Nhât Linh (1906-1963), est né dans la province de Hai Duong, au Nord du Vietnam, dans une famille de fonctionnaires. De 1927 à 1930, il fait des études scientifiques en France, où il se forme également au journalisme et à l’édition. Il fonde en 1933 le Groupe Littéraire Autonome (Tự Lực văn đoàn), avec d’autres écrivains comme Khai Hung et Thach Lam. Ce groupe revendiquant une totale indépendance se dote d’organes de presse et d’une maison d’édition. Sous la double influence du romantisme et du réalisme, il entend lutter contre la morale confucéenne en faveur d’une modernisation de la société vietnamienne sur le modèle occidental1. Nhât Linh se fait notamment connaître par des romans à thèse mettant en scène le conflit entre la jeune génération et la famille au nom des libertés individuelles, comme Rupture (Đoạn tuyệt), publié en 1934, qui est considéré comme l’œuvre la plus emblématique du groupe.
Parallèlement à son œuvre littéraire, Nhât Linh milite activement dans le mouvement nationaliste qui lutte pour l’indépendance du Vietnam. Il participe un temps au gouvernement d’Union et de Résistance fondé en mars 1946 et présidé par Hô Chi Minh. Dans les années 50, il part s’installer dans le Sud Vietnam. Soupçonné de participation à un coup d’état contre le gouvernement de Ngô Dinh Diêm, il se suicide la veille de son procès.
Longtemps reléguée au rayon littérature sentimentale, l’œuvre du Groupe Littéraire Autonome en général, et celle de Nhât Linh en particulier, est considérée par la critique vietnamienne contemporaine comme un jalon décisif dans l’élaboration de la prose et du roman modernes.
De l’œuvre de Nhât Linh, un roman et un recueil de nouvelles ont été traduits en français. Vous trouverez les références dans notre bibliographie.

À propos de Le papillon blanc, roman de Nhât Linh
S’il ne vous restait qu’une année à vivre, qu’en feriez-vous ? Telle est la question posée par ce roman de Nhât Linh, dont le schéma narratif n’est pas sans rappeler L’immoraliste de Gide2. Truong, orphelin, abandonne ses études de droit lorsqu’il se sait atteint de tuberculose. Convaincu qu’il lui reste peu de temps à vivre, il entreprend d’explorer l’existence jusqu’à ses limites extrêmes. Tout au long du roman, cette exploration suit principalement deux voies. La première est celle de l’amour, à travers sa relation torturée avec Thu. La seconde est celle de la transgression et de la déchéance volontaire. Il provoque lui-même des événements pour mener une vie plus mouvementée et d’en percevoir plus distinctement les battements et les résonances. Il va jusqu’à détourner des fonds, ce qui lui vaut plusieurs mois d’emprisonnement. Mais, une fois libre, il apprend… qu’il est guéri !
Le papillon blanc constitue un moment charnière dans l’œuvre. Délaissant le roman à thèse, l’écrivain opère un repli radical vers la subjectivité. Ce roman de Nhât Linh apparaît aujourd’hui comme l’un des premiers grands romans psychologiques de la littérature vietnamienne, centré moins sur l’action que l’exploration des gouffres de l’individu face à sa propre finitude.
Extrait de Le papillon blanc (II, 4)
Les lecteurs qui souhaiteraient comparer la version originale du roman de Nhât Linh à cette traduction pourront la consulter sur Gallica.
Malgré l’aggravation de son état, Truong continue de mener une vie dissolue. Sentant sa fin proche, il décide de rendre une dernière visite à Thu. Sur le chemin du retour, il rencontre ses compères qui se rendent dans un lieu de plaisirs. Il décide de les suivre.
Truong, abattu, n’avait plus le cœur à se divertir. Depuis son arrivée, il restait assis en silence à regarder ses camarades en joie, dont il se voyait nettement isolé comme le spectateur d’une représentation déjà vue et morne. Quang, Vinh et Truc allongés pêle-mêle près du service à opium discutaient, plaisantaient avec la chanteuse Yên qui courbait le dos pour préparer les pipes. Côn était assis à l’écart, adossé au mur, les yeux mi-clos, la main droite appuyée sur un tambour, une baguette tenue mollement entre deux doigts distraits. De la bande il était le seul à savoir battre le tambour et son visage avait un air solennel comme s’il discernait l’importance de sa tâche.3
Quang venait de finir une pipe, il s’allongea la face tournée vers le plafond et avança sa lèvre inférieure pour que la fumée s’exhalât en remontant son visage. Truong pressentait qu’un jour viendrait où Quang sombrerait dans la débauche et, bien qu’il n’eût pas beaucoup de sentiment pour lui, il éprouva de la pitié et son cœur se serra comme si une souffrance venait l’affliger lui-même. Truong se souvint du jour où, quittant le médecin, il marchait sous la pluie quand il rencontra Quang et qu’ils allèrent prendre un café ; ce jour-là il a souhaité vivre à son comble ; goûter à tous les plaisirs de la vie, vivre jusqu’à en être blasé pour n’avoir plus aucun désir, pouvoir tranquillement quitter la vie sans regret. Mais il n’a jamais été comblé, jamais blasé pour une raison qu’il ne percevait que maintenant, c’est qu’il en avait eu assez depuis le début. Il n’est pas de ces gens qui trouvent leur plaisir dans la débauche. Quang lui-même a prononcé cette phrase qu’il trouve très juste :
— Dans la vie, il y a deux sortes de plaisir, le plaisir du type qui plante un arbre et celui de l’homme qui en mange les fruits.
Truong ne pouvait avoir comme Quang la joie de détruire du mangeur de fruits, quant à la joie de fonder du planteur d’arbres, il ne la connaîtrait jamais, car elle demande nécessairement de vivre comme si on n’allait jamais mourir. Si on mange un fruit dans l’insouciance, on n’est heureux de planter un arbre que dans l’oubli du présent et la pensée de l’avenir. Mais l’avenir de Truong, c’est la mort, le néant.
Truong se voit soudain comme un agonisant qui a besoin d’embrasser dans sa réflexion son existence avant de fermer les yeux définitivement. Mais aussitôt, il appelle la mort de tous ses vœux ; son âme se trouve plus lassée de vivre que son corps même. Truong a atteint son but : il ne craint plus la mort. Si au moins il n’y avait pas Thu dans sa vie ! Si Thu pouvait ne pas l’aimer ou mieux encore, s’il pouvait la détester, il serait entièrement libéré de cette dette, de cette prison qu’est sa vie. Leur amour n’a toujours été qu’un remords et un regret qui ne s’apaiseront jamais, le regret d’une certaine chose sans doute très belle, mais que Truong ne pourrait jamais connaître.
S’il souhaite mourir, c’est par dégoût de la vie, mais aussi pour échapper à l’amour de Thu. C’est de lui-même désormais qu’il a peur, peur des actes odieux qu’il pourrait avoir avec elle, avec la vie, si son existence se prolongeait un tant soit peu. Il en viendrait sans doute à harceler Thu, il ne pouvait en être autrement. C’est une évidence, une fatalité s’il ne meurt pas de suite. Sa peur est plus grande encore de pressentir que, si son existence se prolonge, il ne sera plus jamais fautif. Oui, à partir de maintenant « il ne sera jamais fautif », il ne sera plus coupable envers quelqu’un, n’aura plus du tout cette responsabilité ni même cette conscience d’une personne capable de remords. Truong est désormais certain de cette vérité, c’est ce qu’il va devenir. Il ouvrit grand les yeux, le corps parcouru d’un frisson, car il discernait pour la première fois le fond de son âme, un fonds immoral et misérable, si bien caché, tapi depuis toujours, pour ne faire surface que maintenant. Toutefois, il ne ressentait pour lui-même que de la peur, et non du mépris.
Quang se leva et regarda Truong :
— Alors Cuc, vous laissez Truong tout seul ?
— Je ne sais pas ce qu’il a aujourd’hui, dit-elle en riant.
— Vous voyez bien qu’il est malade. Baissez le rideau pour qu’il puisse dormir. Il a besoin de quelqu’un pour le masser.
Et s’adressant à Truong :
— Fume d’abord une pipe.
Truong reposa sa tête sur la cuisse de Yên, prit le tuyau de pipe. Il en avait à peine fumé la moitié qu’il se mit à étouffer.
— C’est le signe qu’il est très faible, dit Truc. Il faut dormir, c’est tout.
— Ce n’est pas à cause de ça, répondit Truong. C’est parce que j’ai peur. La première fois j’ai tellement fumé que j’en ai vomi, et j’ai été malade plusieurs jours.
— Mais si, encore heureux que tu puisses pas fumer. Faible comme t’es, tu deviendrais tuberculeux en deux ou trois mois.
— Ah bon ? Mais on en meurt aussitôt ?
— T’en meurs pas, tu calanches seulement.
Un moment couché derrière le rideau, Truong lança :
— Eh Truc, c’est vrai que si un intoxiqué prend du vinaigre avec de l’opium, il en meurt pas ?4
— S’il en boit beaucoup, il meurt comme les autres. Mais pourquoi tu demandes ça ? Tu veux imiter le Chât, c’est ça ? Ce sont les lâches qui se suicident.
Truong tira la main de Cuc pour en faire un oreiller et lui murmura :
— Tu meurs avec moi, d’accord ?
— Oui, tout de suite, maintenant !
— Tu n’as pas peur de mourir, n’est-ce pas ?
— Avec toi je n’ai pas peur.
— Tu es une bonne petite fille…
Truong s’adressa de nouveau à Truc :
— Vous autres là, vous dites que ceux qui se suicident sont des lâches, hein ? Des mensonges, vous ne faites que répéter ce que tout le monde dit. Moi, je considère que ce n’est pas une question de lâcheté ou de courage. Un lâche est incapable de se suicider, mais même avec un courage surhumain, c’est impossible. Ce sont les circonstances qui comptent, pas la personne.
— Tu ferais mieux de dormir, trancha Vinh. Fin du débat.
Un long moment de calme. Yên récitait d’une voix basse et traînante un vers d’un chant traditionnel. Du rideau sortit la voix de Truong, encore ensommeillée :
— Mais je suis certain que ce n’est pas lâche de se suicider.
Truong s’était rendormi. Il sentit qu’il s’efforçait en vain de se redresser, afin d’échapper à la pointe du couteau que Thu approchait de sa gorge, mais une force terrible le clouait, écrasant les deux côtés de sa poitrine. La pointe du couteau pénétra sa gorge, mais il ne ressentit aucune douleur ; un filet de sang coula directement sous la nuque, froid comme de la glace à peine fondue. « Tu me tues », cria-t-il, avant de se réveiller en sursaut. Il repoussa vivement le pan de la couverture qui pesait sur sa gorge et sa main rencontra un bouton-pression cousu à son bord.
Une horloge lâcha cinq coups brefs. On pouvait voir sous la porte qu’il faisait encore nuit. Truong se sentait fatigué, mais de cette fatigue légère et agréable qui suit la fièvre. Le ronflement régulier de Truc montait du lit voisin. Sur la grand-route on entendait le clac clac d’un tombereau qui passe. Truong pensa à une charrette de maraîcher venue tôt des faubourgs pour se rendre au marché. Son cœur s’apaisa et d’un passé lointain se détacha une image chérie de sa pure enfance : le potager de sa mère avec ses rangées de laitues vert frais, ses rangées d’aneth aux fines feuilles comme de la brume et, les jours de soleil, les bourgeons de pois tendres perçant le paillis sombre. Quand ils s’étaient épanouis, les fleurs blanches attiraient des papillons ravissants venus on ne sait d’où…
Traduit du vietnamien par Stéphane Wattier.
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- Certains écrivains comme Vu Trong Phung reprochaient au groupe de dévoyer la jeunesse. Voir notre portrait de Vu Trong Phung. ↩︎
- De nombreux écrivains vietnamiens des années 30 se sont intéressés à l’œuvre de Gide, notamment sur la question de la sincérité de l’écrivain. ↩︎
- Les maisons de chanteuses étaient autrefois un lieu de divertissement cultivé pour les lettrés. Un des rituels consistait à ponctuer de coups de tambour la récitation des vers. Sous le régime colonial, cette pratique culturelle s’est nettement dégradée : la nouvelle classe intellectuelle ne se rendait plus dans ces maisons que pour l’opium et le(s) charme(s) des hôtesses. ↩︎
- L’empoisonnement par opium délayé dans du vinaigre était un mode de suicide traditionnel au Vietnam. ↩︎









